La classe de rhéto

La classe de rhéto

Antoine Compagnon

Language: French

Pages: 211

ISBN: 2:00292560

Format: PDF / Kindle (mobi) / ePub


'Tout s'est joué durant la classe de rhétorique, quand je débarquai de la riante Amérique, au milieu des années soixante, et découvris l'un des établissements sévères où la vieille France instruisait ses futurs chefs. Je grandirais encore, mais je ne changerais plus. Du moins je vis sur cette illusion, comme si j'étais resté le même par la suite. Mon idée de ce pays était faite, mon sens de l'autorité et de l'indiscipline, de l'honneur et de la honte, de la fierté et de la servitude, de l'amitié et du mépris. Cette année-là, je l'entamai comme un bleu, l'éternel bizut tombé des nues, abîmé sur terre, et quelle terre! Je la terminai en pensant savoir qui j'étais et quel était le monde où j'allais vivre, un grand, un immense bahut, avec son ordre serré et son anarchie profonde, sa règle apparente et ses arbitraires incessants, ses peines et ses allégresses, ses mensonges, ses hypocrisies, ses passions.

Rien de plus artificiel que ce sentiment : on se figure l'unité d'une existence, là où il n'y a que des moments disjoints et les zigzags de la fortune ; regardant en arrière, on se voit comme un puer senex. On le sait, mais, privé de telles fictions, sans une dose de duperie de soi ou de mauvaise foi, on serait égaré. Chacun se raconte une histoire à laquelle il s'attache. Dans mon roman, la rhéto a été le nœud fatidique.'

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en un magazine à l'américaine destiné aux jeunes cadres dans le vent, atlantistes et proaméricains, clients de la Fnac et du Club Méditerranée, sensibles aux conseils de � Madame Express », mais il n'en était pas moins toujours jugé subversif dans les rangs de la Grande Muette, traditionnellement en retard d'une guerre, où on n'avait pas oublié que la torture en Algérie y avait été dénoncée dès 1954 par François Mauriac, dans son � Bloc-notes ». L'écrivain était passé au Figaro, soutenait le

conversation comme des animateurs d'ONG. Ils achevaient une journée de stage à Paris en prenant un dernier verre ensemble avant de regagner leurs provinces. Je les écoutai un moment, me demandant si j'irais frapper sur l'épaule du supposé Lambert afin de me rappeler à son bon souvenir. J'y songeais sérieusement quand ils réglèrent leur addition et se levèrent. Lambert paraissait un homme las, précocement vieilli. Ses joues étaient tombées. Faisant un geste pour enfiler une manche de son anorak,

se concentrait sur sa tâche, un bout de langue émergeait entre ses dents. En un sens, je l'enviais, car il ne manquait pas de matière, mais d'autre part je méprisais sa ferveur scolaire. Nous remettions nos lettres ouvertes au pitou, les rhétos comme les miteux. De leur côté, nos parents devaient indiquer les noms des personnes qu'ils autorisaient à correspondre avec nous. Je rappelais à mon père de prévenir mon commandant de compagnie que j'attendais la missive d'une amie de Washington, tout en

leur permettait de garder le silence sur l'Indochine et l'Algérie. Leurs chars trônaient sur le pont de Kehl, des rues portaient leurs noms dans tous les villages, depuis le mont Sainte-Odile jusqu'à Strasbourg, et ils mangeaient du kougelhopf dans les grandes occasions. Le kougelhopf et le chocolat chaud étaient délicieux. Je les dégustai en caressant ma bille d'agate dans la poche de mon pantalon. � Ça vaut mieux qu'une bite d'attaque », aurait marmonné mon camarade Wolff. Me porterait-elle

la porte. Qui d'entre nous savait que Damiron recelait ses précieuses chaussures à pointes dans son placard au lieu de les déposer sur les rayonnages du ciroir, en face des lavabos sur le palier, comme il aurait dû le faire ? Quel esprit vicieux avait pu se rappeler qu'une fois toutes les godasses du ciroir expédiées dans la cour, il restait encore les ballerines à pointes que Damiron conservait dans son armoire, ces escarpins magiques qui ne lui avaient quand même pas donné des pieds assez ailés

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